Le dernier rapport de la Cour des comptes consacré à l’éducation prioritaire (2025) se présente comme une évaluation neutre de politique publique. Il dresse un état des lieux détaillé des moyens engagés et de leurs effets supposés sur la réussite des élèves. Mais derrière l’apparente neutralité des chiffres et des graphiques, ce rapport pose un diagnostic profondément biaisé, qui fragilise une politique pourtant essentielle à la réduction des inégalités scolaires. En réduisant l’éducation prioritaire à un problème de coûts, de périmètres et de rendement, la Cour passe à côté de l’enjeu central : garantir une école réellement équitable dans une société de plus en plus inégalitaire.
Tout d’abord, le rapport adopte une approche essentiellement comptable de l’éducation prioritaire. Il insiste sur le montant des moyens mobilisés, estimés à 2,6 milliards d’euros en 2023, soit une multiplication par 2,5 en dix ans. Cette hausse est présentée comme problématique, sans jamais être mise en perspective avec l’augmentation des besoins éducatifs, la concentration de la pauvreté dans certains territoires, la hausse du nombre d’élèves à besoins éducatifs particuliers (EBEP) ou encore l’explosion des situations de grande précarité sociale. De plus, le rapport ne compare jamais ce coût à celui de l’échec scolaire, du décrochage ou de la relégation sociale à laquelle l’éducation prioritaire cherche précisément à répondre. En effet, en isolant la dépense de ses effets sociaux et éducatifs à long terme, la Cour transforme un investissement indispensable en charge suspecte.
Le rapport développe ensuite une lecture très partielle des résultats de l’éducation prioritaire. Les progrès observés dans le premier degré, notamment en CP et CE1 dédoublés, sont reconnus, mais immédiatement relativisés au motif qu’ils « s’estompent » au collège. Cette analyse oublie un élément pourtant évident : les élèves ne bénéficient pas des mêmes moyens tout au long de leur scolarité. Le collège reste le parent pauvre de l’éducation prioritaire, avec des classes souvent chargées, des équipes sous tension et des dispositifs d’accompagnement insuffisants. Faire porter à l’éducation prioritaire la responsabilité de ne pas compenser, à elle seule, des inégalités sociales structurelles qui s’aggravent avec l’âge des élèves, relève d’un raisonnement pour le moins discutable. La vraie question n’est pas de savoir si les dédoublements suffisent, mais ce que deviendraient les élèves sans eux.
Le rapport enfonce le clou en pointant également la « rigidité » de la carte de l’éducation prioritaire, inchangée depuis 2015. Là encore, le constat est réel, mais l’analyse est tronquée. La stabilité des périmètres n’est pas le fruit d’un immobilisme idéologique, mais la conséquence d’une absence de volonté politique de revoir en profondeur les critères sociaux et territoriaux. En ce qui concerne la stabilité des équipes, c’est une condition de travail essentielle. On ne construit pas des projets pédagogiques cohérents ni des partenariats durables dans des établissements si les équipes changent et si le statut de l’établissement est remis en cause. On ne saurait tenir rigueur de cette non-révision de la carte scolaire aux établissements qui en bénéficient. De plus, en mettant en avant les inégalités entre territoires urbains et ruraux, le rapport de la Cour tend à opposer des réalités scolaires pourtant toutes deux fragiles. En appelant à une allocation des moyens plus ciblée et plus souple, il interroge le caractère national de l’éducation prioritaire et ouvre la voie à un possible affaiblissement des garanties collectives. Cette orientation fait peser un risque réel : celui de voir l’attribution des moyens dépendre davantage d’arbitrages locaux inégaux, accroissant encore les difficultés des élèves et des équipes les plus fragiles.
Enfin, le rapport invisibilise largement le travail réel des équipes en éducation prioritaire. Aucun indicateur ne rend compte du rôle joué par les effectifs réduits dans la prévention du décrochage, l’accompagnement des élèves allophones, la prise en charge des difficultés sociales ou l’amélioration du climat scolaire. Les primes sont présentées comme un coût, jamais comme un levier de stabilisation des équipes dans des contextes de travail plus exigeants. Cette absence de regard qualitatif sur le quotidien des établissements traduit une vision technocratique de l’école, éloignée de ce qui fait réellement tenir les établissements.
En creux, ce rapport ouvre la voie à un affaiblissement progressif de l’éducation prioritaire : recentrage des moyens, remise en cause des dispositifs, gel des investissements. Ce serait une erreur majeure. Dans une société marquée par l’aggravation des inégalités sociales, l’éducation prioritaire reste l’un des rares outils de compensation dont dispose l’école publique. Elle ne doit pas être réduite, mais renforcée, améliorée, et étendue là où les besoins existent réellement. Défendre l’éducation prioritaire, ce n’est pas défendre un dispositif figé : c’est défendre l’idée même d’une école capable de ne pas abandonner les élèves les plus fragiles. Dans un contexte de fortes contraintes budgétaires, ce rapport délétère pourrait alors être aisément utilisé comme point d’appui à la justification de politique de rigueur, visant à faire des économies au détriment des élèves qui auraient le plus de besoins.
