La Cité Scolaire Internationale (CSI) Jacques Chirac se dresse dans le nouveau quartier d’Arenc, entre la CMA-CGM et le boulevard National. J’y enseigne depuis septembre et lors d’une sortie de géographie, ce qui interpelle mes élèves, au pied de la Tour Jacques Saadé, c’est le nombre de Tesla et la modernité de l’architecture. De l’autre côté de l’avenue Salengro, l’état du bâti contraste. Extrait du journal départemental - L’École de la Lutte ! #10.
Rue Urbain V, deux mondes se frôlent : l’école élémentaire REP+ François-de-Ruffi et le prestigieux bâtiment de Ricciotti accueillant la CSI. Ni REP+, ni école de secteur : un immense édifice réunissant école élémentaire, collège, lycée, internat, et cinq sections linguistiques – chinois, britannique, espagnole, allemande et arabe. Du CP à la terminale, les élèves suivent le cursus classique, des heures de langue de section et des disciplines non linguistiques dans cette langue. Ambition affichée : « excellence, mixité sociale et ouverture internationale ».
Une école publique « d’excellence » accessible sous condition : sélection sur dossier et entretien, permettant d’échapper à son établissement de rattachement, et selon des règles en partie obscures. Une école qui, physiquement au carrefour d’un environnement inégalitaire et par son fonctionnement sélectif, instaure une rupture dans l’équilibre fragile du quartier, produisant une forme de ségrégation au cœur du réseau d’écoles prioritaires.
Une école publique d’exception qui organise le contournement de la carte scolaire
Une sélection précoce et socialement marquée. L’admission se fait via dossier (bulletins, avis de l’enseignant, lettre de motivation) et entretien avec parents puis enfants. Une procédure qui organise un tri social et scolaire extrêmement précoce dont les résultats sont largement liés au capital culturel et à l’aisance langagière. L’angoisse des enfants et parents est palpable, et la pression persiste après l'intégration dans l'établissement puisqu'il faut encore réussir un test pour l’entrée en sixième.
« L’international n’est qu’un argument de communication, pas un projet éducatif inclusif. »
L’impensé de l’école inclusive. Aucun protocole pour les élèves à besoins éducatifs particuliers n’existe lors des entretiens. Par exemple, un élève avec notification MDPH et accompagnement AESH n’a pu bénéficier d’adaptations. Le comble est que le refus d'adaptation a été justifié par une volonté de « ne pas discriminer » ! Ne pas adapter un dispositif à unE élève en situation de handicap produit une inégalité de fait. L’établissement revendique excellence et ouverture internationale mais n’a tout simplement pas prévu l’école inclusive.
Une mixité sociale partiellement illusoire. L’objectif affiché était d’accueillir au minimum 30 % d’élèves du secteur REP+. En réalité, ce sont surtout les meilleurEs élèves qui quittent les écoles REP+, pour certainEs déjà favoriséEs socialement, aggravant les déséquilibres. Certaines familles gentrificatrices renforcent la sélection implicite. Conséquence : un appauvrissement progressif des écoles de secteur et une aggravation des écarts entre établissements.
Une « ouverture internationale » limitée. Les élèves allophones ne sont pas orientéEs vers la CSI, et d’ailleurs il n’y a pas de dispositif UPE2A (Unité Pédagogique pour Elèves Allophones Arrivants) ni d’accompagnement obligatoire pour élèves nouvellement arrivéEs en France. L’international n’est donc qu’un argument de communication plutôt qu’un projet éducatif inclusif.
Une excellence proclamée sans moyens : le grand malentendu
Des moyens strictement ordinaires. Malgré la volonté d’excellence, les moyens sont ceux d’une école publique ordinaire : retard dans les crédits pour les sections langues, difficultés d’achat de ressources étrangères, laboratoires de langue exigus, impossibilité de travailler en demi-groupes, salles de classe étroites, aucun dispositif d’éducation prioritaire pour les élèves REP+. La cour de récréation est un rectangle de béton peu propice à un usage diversifié et inclusif.
Des incohérences pédagogiques. Derrière l’affichage « international », il manque en réalité des enseignantEs en langue arabe. De plus, l’enseignement des langues en cycle 2 relève d’une organisation incohérente, avec des bricolages de dernière minute, une gestion par débrouille plutôt qu’une politique éducative structurée.
Des résultats masquant une réussite préfabriquée. Les résultats élevés s’expliquent par la sélection à l’entrée. L’excellence repose sur l’entre-soi scolaire, sans projet pédagogique financé ni effort institutionnel pour réduire les inégalités.
La vitrine : quand l’image prend le pas sur le réel
La communication institutionnelle est inspirée du privé, via Facebook, Instagram et sur le site officiel. On y trouve un discours promotionnel sur l’intensification linguistique, l’ouverture internationale, la mixité sociale et le cadre architectural « protecteur », mais il est déconnecté des moyens réels. La cour exiguë et les salles inadaptées contrastent avec les promesses. Et la sélection à l’entrée contredit le discours sur la mixité et la diversité.
Finalement, la CSI est une école publique sous conditions. Plus qu’un projet éducatif public, elle repose sur un récit valorisant destiné à légitimer un dispositif d’exception sans moyens supplémentaires. Enfin, l’ouverture au mécénat envisagée questionne la réalité d’une école réellement publique.
